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Le bitcoin devient réalité en Suisse

Mis en ligne le 04.09.2014 à 05:59
REPORTAGE Un nombre croissant de commerces acceptent la monnaie virtuelle. Les premières plateformes de négoce se mettent en place. Deux bancomats fonctionnent. D’autres vont suivre. La Crêperie des Pâquis est l’une de...

REPORTAGE Un nombre croissant de commerces acceptent la monnaie virtuelle. Les premières plateformes de négoce se mettent en place. Deux bancomats fonctionnent. D’autres vont suivre.

La Crêperie des Pâquis est l’une de ces adresses plutôt chics qui donnent une teinte bobo au quartier le plus tendance de Genève. Un restaurant qui recèle une curiosité dans son arrière-salle depuis le début de l’année: un distributeur automatique d’un genre peu connu en Suisse. Il ne crache pas de billets de banque, contrairement au modèle courant. Il les avale.

En échange, il crédite des bitcoins. Il remplit le porte-monnaie électronique de l’utilisateur. Si ce dernier a inséré 100 francs dans la machine, celle-ci lui ajoutera 0,21 bitcoin sur son compte, son wallet selon le jargon des utilisateurs de cette monnaie. Mi-août, le cours s’établit entre 470 et 490 francs pour un bitcoin selon les brokers, d’après le site internet Bitcoincharts.

Cet automate à monnaie virtuelle est le premier de Suisse à avoir été installé durablement. Un deuxième est désormais opérationnel à Zurich, où une expérience temporaire avait été tentée au début de l’année. «Je vais en poser trois autres en Suisse romande d’ici à la fin de l’année», annonce Alexis Roussel, directeur de la société de négoce en bitcoins SBEX, à Genève, et propriétaire de l’automate des Pâquis.

Ce sont les signes concrets de l’implantation en Suisse de la monnaie virtuelle la plus utilisée dans le monde. Créé en 2009 par un mystérieux informaticien de génie connu sous le nom de Satoshi Nakamoto – un physicien retraité d’origine japonaise retrouvé en début d’année à Los Angeles par le magazine Newsweek, qui a toujours démenti être le père de cette invention – le bitcoin n’a d’abord été qu’une monnaie parmi d’autres portant les noms parfois pittoresques de litecoin, darkcoin, blackcoin, bitshares ou encore peercoin. Puis il s’est graduellement imposé. D’abord comme instrument d’échanges échappant largement au contrôle des Etats, voire de transactions illégales. Puis comme outil de spéculation, notamment lorsque sa valeur a décuplé par rapport à celle du dollar en 2013. Enfin, en s’insérant graduellement dans les circuits des échanges commerciaux traditionnels. Aujourd’hui, le volume mondial des transactions dont il est l’objet oscille autour de 55 millions de dollars par jour, selon le site internet blockchain.info, qui publie les statistiques relatives à ce marché.

Encore très marginal

En Suisse, l’usage de la monnaie virtuelle en est encore à ses débuts. Le volume des transactions reste minuscule. Il se montait ce printemps à quelque 65 000 francs par mois, selon un rapport sur le bitcoin publié par le Conseil fédéral le 25 juin dernier. «Etant donné toutefois que les utilisateurs peuvent aussi négocier des bitcoins à partir d’autres monnaies que le franc, ce volume doit être considéré comme un minimum», relève le rapport fédéral. Selon Bitcoinchart, le volume des transactions impliquant la monnaie helvétique a dépassé 91 000 francs en juillet.

Qui accepte des bitcoins en Suisse? Au tout début de l’année, presque personne. Les transactions s’opéraient essentiellement par des passionnés ou servaient à acquérir des biens et services à l’étranger.

Le premier pas a été franchi par un hôtel de Brugg (AG), proche de l’Institut Paul-Scherrer, centre de recherche sur les atomes, probablement à l’instigation des physiciens venus y passer la nuit. Puis le réseau s’est étendu, formé essentiellement de petits commerces et de cafés-restaurants. En juin, le rapport du Conseil fédéral dénombrait quelque 65 entreprises acceptant des paiements en monnaie virtuelle dans le pays. Actuellement, le site spécialisé coinmap.org en recense 80. A ce rythme, la barre des 100 utilisateurs commerciaux sera bientôt franchie.

Ces amateurs de monnaie virtuelle se rassemblent avant tout à Zurich (19) et à Genève (9). Mais on en trouve dans des lieux parfois très isolés, par exemple dans le Rheintal saint-gallois, où une entreprise de création de pages web les utilise, ou encore dans la vallée du Muotathal, dans le canton de Schwytz, où c’est une fromagerie qui les accepte.

Un bancomat très particulier

Revenons au bancomat des Pâquis. A première vue, l’appareil ressemble à ses confrères classiques. Se présentant comme une grande boîte grise fixée verticalement à un mur, il contient un grand écran LCD à dominante orange, où s’affiche la marche à suivre, et une petite fente par où l’utilisateur insère ses billets de banque.

Le bancomat classique identifie l’utilisateur à l’aide d’une carte magnétique et d’un code secret. L’automate à bitcoins fait de même, mais avec un procédé différent. C’est avec son téléphone portable que l’utilisateur s’identifie. Puis il doit présenter son numéro de compte à la machine au moyen d’un code-barres à deux dimensions QR. Une fois cette étape franchie, il peut introduire son ou ses billets de banque. En quelques secondes, son compte en bitcoins est crédité. «La prochaine génération de bancomats pourra aussi distribuer des billets de banque en francs», s’engage Alexis Roussel.

Comme dans l’univers des monnaies classiques, l’automate ne sert qu’aux transactions d’usage courant, servant à la vie quotidienne, qui portent sur des sommes plutôt modestes. Pour les montants plus importants, le meilleur moyen est encore d’adresser un virement bancaire ou postal à un négociant en bitcoins actif sur l’internet, qui créditera la contre-valeur en monnaie virtuelle. La Suisse en héberge deux pour le moment, SBEX à Genève et Bitcoin Suisse AG à Baar, dans le canton de Zoug. Ils ne jouissent d’aucun monopole sur les transactions en francs suisses. Certaines plateformes à l’étranger les acceptent aussi. Mais la plupart travaillent essentiellement avec des euros ou des dollars, ce qui présuppose d’acquérir au
préalable de la monnaie européenne ou américaine.

Attention aux coûts: les plateformes prélèvent des commissions avoisinant 9% du montant de la transaction pour couvrir leurs frais de fonctionnement. Ce sont des coûts bien plus élevés que les opérations de change portant sur des monnaies établies. Toutefois, Alexis Roussel promet une baisse à venir de ses tarifs.

Porte-monnaie électronique

Avant d’acheter des bitcoins, la condition préalable est de posséder un compte dans cette monnaie, un wallet. Or, de tels comptes ne s’ouvrent pas auprès d’une banque ni même auprès d’un négociant en monnaie virtuelle. Ils sont le résultat des transactions enregistrées dans une blockchain, une sorte de registre central publié sur l’internet. Le détenteur, pour y avoir accès, peut installer un petit programme sur son ordinateur ou son téléphone portable comme BitcoinCore, Bitcoin Wallet, etc. Il en fait usage au moment qu’il a choisi, mais il doit passer par des intermédiaires, les miners, qui valident l’existence de la transaction. «C’est comme déposer ses valeurs dans un safe dont la banque n’aurait pas la clé», résume Alexis Roussel.

L’avantage, c’est que les coûts de transaction en bitcoins sont inexistants. Une fois acquis, ces derniers peuvent être échangés partout sur la planète sans qu’aucun intermédiaire ne prélève de commission. Les miners, qui pourraient s’en prévaloir, gagnent leur vie autrement: ce sont eux qui émettent de nouveaux bitcoins, une action qui résulte d’équations mathématiques très complexes, nécessitant de puissantes capacités de calcul, et qui se basent sur les volumes des transactions qu’ils sont capables de valider.

En contrepartie de cette liberté et de cette absence de coûts, la sécurité est affaire personnelle. Chacun doit veiller à l’intégrité de son wallet, en évitant d’en transmettre les clés. Recourir à l’aide d’un tiers peut paraître rassurant, mais ce n’est pas dénué de risque. Certains détenteurs avaient pensé avoir eu la bonne idée de déposer les leurs auprès d’une plateforme de négoce japonaise du nom de Mt Gox. Or, ce dernier a fait faillite en février dernier, entraînant la disparition de l’essentiel des dépôts de ses clients.

L’œil nonchalant de Berne

Comme elles n’ont pas de comptes de dépôt en bitcoins en Suisse, les plateformes de négoce n’ont pas besoin de se transformer en banques, démarche très lourde et coûteuse et soumise à intense surveillance. Toutefois, elles doivent se soumettre à la législation sur le blanchiment d’argent. Aussi, SBEX et Bitcoin Suisse AG se sont toutes deux affiliées cette année à des organes d’autorégulation (OAR) auxquels elles doivent rapporter les transactions suspectes, par exemple qui tendraient à financer des actions criminelles ou du commerce de drogues, d’armes, etc. Elles doivent par conséquent s’assurer de l’identité du bénéficiaire ultime des transferts de fonds qui passent par leurs services. Il en sera ainsi pour les autres candidats au négoce de monnaie virtuelle.

Cette surveillance implique au moins que la Suisse n’a aucune intention de limiter, encore moins d’interdire l’utilisation du bitcoin. «Il n’est actuellement pas nécessaire de légiférer», conclut le Conseil fédéral dans son rapport de juin dernier. Pour le gouvernement, l’emploi de la monnaie virtuelle est du ressort de chacun. Alexis Roussel en a pris bonne note. «Implicitement, la Confédération tolère la circulation en Suisse de monnaies dont la masse reste inférieure à 1% de celle du franc. Or, le bitcoin est encore très loin d’atteindre cette importance.»

Si l’usage de la monnaie virtuelle s’accroît fortement, il n’est pas sûr que Berne conserve sa nonchalance. Une multiplication des bancomats à bitcoins pourrait bien être le signe annonciateur d’un succès pouvant amener un durcissement de la politique fédérale à l’endroit de la monnaie virtuelle.

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