Chères lectrices, chers lecteurs,

Nous vous informons que le dernier numéro de L'Hebdo paraîtra exceptionnellement le vendredi 3 février 2017.

En vous remerciant de votre compréhension.

Texte plus petit Texte plus grand Imprimer cette page
Hebdo » Finance

"Les banques doivent aller au bout de leur révolution"

Mis en ligne le 04.09.2013 à 05:59
ALFREDO GYSI Président depuis 2012 de la Banca della Svizzera Italiana, dont il a été directeur général depuis 1994. Il a fait de l’établissement de Lugano l’une des plus importantes banques en mains étrangères de Suisse avec des actifs sous gestion de 86,3 milliards de francs. Il préside l’Association des banques étrangères.

ALFREDO GYSI Président depuis 2012 de la Banca della Svizzera Italiana, dont il a été directeur général depuis 1994. Il a fait de l’établissement de Lugano l’une des plus importantes banques en mains étrangères de Suisse avec des actifs sous gestion de 86,3 milliards de francs. Il préside l’Association des banques étrangères.

© Rémy Steinegger, pixsil.com



SORTIE DE CRISE Alfredo Gysi, banquier ouvert et inventif, préconise une refondation du modèle d’affaires. il veut le baser sur la transparence et la proximité avec les clients, sans l’obsession du secret bancaire. C’est l’un des...

SORTIE DE CRISE Alfredo Gysi, banquier ouvert et inventif, préconise une refondation du modèle d’affaires. il veut le baser sur la transparence et la proximité avec les clients, sans l’obsession du secret bancaire.

C’est l’un des banquiers les plus ouverts de la place financière. Alfredo Gysi, président de la Banca della Svizzera Italiana à Lugano et de l’Association des banques étrangères en Suisse, s’était illustré au début de 2009 en proposant le projet Rubik. Cette idée de prélever un impôt à la source sur les clients des banques avait, avant d’être vue comme la formule magique, suscité l’opposition de nombre de ses confrères, notamment genevois. Aujourd’hui, le Tessinois encourage ses confrères à cesser les vieux combats autour du secret bancaire et à s’adapter à la nouvelle donne internationale.

Les banques ont-elles quelque chose à gagner d’un univers transparent?
Il aura des effets positifs. La Suisse passe à l’étranger pour un pays de receleurs de fortunes qui ont échappé au fisc. Cette mauvaise image retient les individus qui ont envie d’ouvrir un compte chez nous mais n’osent pas le faire de peur de passer pour des fraudeurs. Si cette image est neutralisée, l’attraction de notre place financière en sortira accrue. C’est à nous de modifier rapidement nos modèles d’affaires afin de saisir les opportunités qui vont se présenter.

Comment marier la tradition helvétique de discrétion avec cette nouvelle transparence?
Nous devons la réconcilier avec le fait culturel qu’est la discrétion traditionnelle entre la banque et son client, que ce dernier apprécie indépendamment du thème de la fiscalité.

Concrètement?
Prenons un exemple italien: ce pays connaît le régime dit du substitut d’impôt qui permet au détenteur d’un patrimoine d’en confier la déclaration fiscale à sa banque ou à sa fiduciaire sans devoir le faire lui-même. L’identité du détenteur reste ainsi anonyme vis-à-vis du fisc alors que ses avoirs sont régularisés. Le client y gagne une discrétion sur sa situation financière, particulièrement vis-à-vis de son entourage social. Et même si un fonctionnaire du fisc, à Rome, est au courant de l’existence d’un compte appartenant à Monsieur X, l’important, pour ce dernier, est que les voisins, les proches, les concitoyens de sa ville et de sa région n’en connaissent pas l’existence. La culture suisse de discrétion devrait grandement faciliter la mise en place d’un tel système.

Avec un secret bancaire très amoindri, qu’est-ce qui différenciera les banques suisses de leurs concurrentes internationales?
Le fait d’être suisse: la fiabilité, la stabilité et la confiance que le public international continue de manifester envers notre pays et qui s’est traduite, même actuellement, par d’importants afflux de nouveaux fonds vers notre place financière. En outre, le savoir-faire dans la gestion internationale est acquis depuis des générations.

Mais surtout, ce qui nous rend vraiment uniques, c’est la clientèle internationale, haut de gamme, provenant de toutes les parties du monde et avec qui nous entretenons des relations de grande confiance depuis des générations. C’est à partir de cette clientèle qu’il faudra développer nos offres futures. Soit en comprenant vraiment toutes ses attentes, soit en exploitant le potentiel de mise en réseau des clients entre eux. Ce resserrement de nos relations avec cette clientèle haut de gamme sera le grand défi de notre industrie.

Il faudra aussi entamer une réflexion sur les profils idéaux des gérants de fortune spécialisés dans la relation avec les clients. C’est là que la partie peut être gagnée, ou perdue. Nous avons un immense chantier devant nous. Nous n’en sommes qu’au tout début.

Les banques expérimentent plusieurs pistes, comme la gestion institutionnelle (fonds de placement, d’avoirs de retraite, etc.), le financement du négoce, la finance durable, etc. Qu’en pensez-vous?
Les banques suisses devront se profiler dans le domaine de l’asset management et regagner des positions par rapport au monde anglo-saxon. Ce qui représente aussi un enjeu considérable, qui nous contraindra à d’importants efforts de formation et de communication sur le long terme.

Il existe également un potentiel dans un certain nombre de niches, comme la finance durable, domaine dans lequel la Suisse, en tant que pays, jouit d’une grande crédibilité et dans lequel les banques peuvent se positionner favorablement. Cette niche va gagner en importance car la sensibilité des investisseurs en ce qui concerne les aspects socio-environnementaux de leurs placements s’accroît constamment.

Mais la vraie révolution que doivent mener les banques concerne la manière de cultiver la relation avec le client. Sous l’ancien régime du secret, celle-ci restait volontairement distante. Le client privilégiait plutôt une banque éloignée de son domicile. L’environnement futur exigera une approche fondamentalement inverse, qui verra ainsi la proximité entre client et banque jouer un rôle accru.

Un élément décisif de succès sera la capacité de reproduire en forme virtuelle toutes les activités bancaires, y compris le marketing et les services de conseil, puis de les proposer à travers le réseau informatique. Le client devra pouvoir se dire: «J’ai un compte en Suisse, mais j’ai ma banque dans ma poche à travers mon téléphone portable ou ma tablette» (il montre son smartphone dans la poche de sa veste).

Les banques suisses pourront ainsi compenser l’insuffisance de leurs réseaux à l’étranger. Elles offriront le meilleur de deux mondes à leurs clients: la qualité helvétique à domicile. Si l’internet faisait peur dans un environnement de secret bancaire, cela ne doit plus être le cas dans un univers de transparence!

De très nombreuses banques européennes se remettent difficilement de la crise. Cela ouvre-t-il des possibilités pour les établissements suisses?
Les banques helvétiques se sont bien sorties de la dernière crise. Leur grand argument de vente reste donc l’image de coffre-fort associée à notre pays. Cette apparence rassure d’autant plus que la période est troublée et que la clientèle étrangère cherche à mettre une partie de son patrimoine à l’abri. La place financière surmonte plutôt bien la difficile période que nous traversons et montre qu’elle a su garder son attractivité.

Pourquoi appelez-vous à la constitution d’un groupe de travail commun à la Confédération et aux banques pour définir l’adaptation de la stratégie de la place financière vis-à-vis des durcissements réglementaires à l’étranger? N’êtes-vous pas satisfait des solutions proposées par la commission Brunetti en juin dernier?
Le rapport Brunetti définit une stratégie pour la Suisse et sa place financière, ce qui est clairement positif. Désormais, notre problème est de la mettre en œuvre lors des négociations à venir avec nos partenaires étrangers. Cependant, les dossiers, et pas seulement ceux qui concernent la réglementation financière, se multiplient. Les corrélations entre les uns et les autres sont toujours plus importantes. Et nous avons toujours moins de temps pour les régler.

Or, en Suisse, nous ne sommes pas organisés de manière optimale. Nous nous trouvons toujours confrontés à des solutions présentées par nos partenaires étrangers et qui sont à prendre ou à laisser. Aussi, nous devons nous doter d’une cellule de crise. Cette task force réunissant les compétences nécessaires dans un petit groupe de personnes permettrait une prise de décisions rapide et cohérente.

La Suisse, fidèle à sa tradition démocratique, a ouvert une grande discussion publique sur sa stratégie ces quatre dernières années. Maintenant, elle doit se donner les moyens d’obtenir des résultats concrets.

Partagez-vous la conclusion de la commission Brunetti (lire plus bas) préconisant d’accepter l’échange automatique d’informations et de négocier l’accès au marché avec l’Union européenne?
Je partage pleinement les conclusions de ce document. Il n’est plus temps de revenir en arrière, mais au contraire de concrétiser les principes avancés depuis 2009, lorsque la Suisse a indiqué qu’elle entendait coopérer pleinement dans la lutte contre l’évasion fiscale.

Ce choix était le bon. Et nous devons poursuivre dans cette direction. Nous devons avancer sans relâche car le temps ne joue pas en notre faveur. La phase d’incertitude actuelle n’aide pas notre métier, qui est basé sur la confiance que manifeste la clientèle envers un pays et son système bancaire. C’est pourquoi nous devons résoudre rapidement les questions ouvertes, en étant bien conscients que les réponses ne dépendent pas que de la Suisse, même si le contraire nous aurait été sympathique!

Avec Rubik, vous avez été le premier à proposer, début 2009, une solution à la crise du secret bancaire. Quelles idées concrètes soutenez-vous aujourd’hui?
En février 2009, au moment où le thème de l’évasion fiscale minait les relations de notre pays avec ses voisins, mettant en péril l’avenir de la place financière, je recommandais d’adopter une attitude proactive. Ma proposition d’impôt à la source sur les patrimoines non déclarés déposés dans nos banques a offert une porte de sortie à la Suisse au moment où les pressions internationales étaient maximales.

Cette idée, Rubik, concernait aussi le règlement du passé afin de soutenir les clients qui nous ont fait confiance, parfois depuis des décennies. Et de garantir que les fonds déposés en Suisse ne vont pas générer à nouveau des montants non déclarés. En échange, il demandait l’accès aux marchés des pays de l’Union européenne. L’impôt à la source reste, à mon avis, la meilleure formule. Mais je dois bien admettre qu’il ne rencontre pas l’assentiment de la majorité des autres pays.

Lors d’une négociation, il est bien de partir d’une position de principe, mais il faut aussi tenir compte des aspirations des partenaires. Aujourd’hui, nos objectifs restent les mêmes: règlement du passé et de l’avenir, accès au marché. Mais les solutions techniques vont être différentes de celles que nous avons proposées.

Croyez-vous toujours possible de négocier l’accès au marché européen en contrepartie de l’instauration par la Suisse de l’échange automatique d’informations fiscales, alors que ce lien est rejeté par la Commission européenne?
Le parallèle entre la négociation sur l’accès au marché et celle portant sur l’échange automatique d’informations me paraît tout à fait pertinent. Mais cette négociation est un jeu à entrées multiples. La Suisse est demandeuse en ce qui concerne l’accès aux marchés et le règlement du passé. En contrepartie, elle doit être disposée à offrir son adhésion à l’échange automatique.

En face, l’Union européenne reste très discrète sur ce qu’elle est prête à donner en échange. Je note que le silence de Bruxelles contraste fortement avec le tapage fait en Suisse autour de la moindre posture de négociation, ce qui nuit au travail de nos diplomates.

Il faut s’attendre à ce que l’accès aux marchés des services financiers puisse déboucher sur une négociation plus globale concernant une ouverture réciproque de l’ensemble des services, et pas uniquement bancaires. Cet objectif de l’UE n’est évidemment pas unanimement partagé en Suisse.

L’initiative populaire lancée en juin par le banquier Thomas Matter entend bétonner le secret bancaire dans la Constitution. Des groupes d’intérêts proches des gérants de fortune et rassemblés notamment autour de SwissRespect et du Lobby des citoyens s’opposent à toute ouverture. N’êtes-vous pas trop volontariste?
Ces groupes d’intérêts ne semblent pas se rendre compte du moment historique que nous sommes en train de traverser. Ni que la place bancaire a besoin de conditions de travail stables permettant l’ouverture d’une phase nouvelle. Défendre le passé n’a aucune raison d’être. Plus le temps passe et plus il sera difficile de positionner la place sur un vecteur permettant son développement futur.

Nous nous trouvons dans un virage majeur. Dans le domaine industriel, cela correspondrait à un bouleversement technologique. Dans le nôtre, il s’agit plutôt d’un changement du cadre législatif et réglementaire mondial, lequel modifie aussi l’attitude des clients. Chercher à défendre un modèle insoutenable, c’est faire preuve de cécité. Pour dresser un parallèle avec les technologies de l’image, préfère-t-on être à la place de Kodak ou à celle d’Apple?

Le moment est venu de regrouper toutes nos forces afin de pouvoir rester compétitifs dans le monde qui nous attend. Certes, il faut toujours considérer le secret bancaire comme garant de la protection de la sphère privée. Mais sa défense à outrance d’un modèle d’affaires fondé sur la distinction entre fraude et évasion fiscale est devenue anachronique.


Les quatres options de la Suisse

Nommée en décembre par le Conseil fédéral, la Commission d’experts présidée par l’économiste Aymo Brunetti a proposé quatre options stratégiques pour permettre à la suisse de sortir de la crise.

(1) En rester au statu quo (accords bilatéraux d’échanges de renseignements);

(2) Adopter une norme mondiale d’échanges de renseignements fiscaux (établie, par exemple, par l’OCDE);

(3) Négocier un échange automatique avec certains etats de l’OCDE;

(4) Négocier un tel accord avec l’UE en échange de l’ouverture du marché communautaire des services financiers pour les banques suisses. C’est cette dernière solution que soutient la commission. Parallèlement, l’Union européenne demande l’ouverture de négociations sur les échanges de renseignements fiscaux avec Berne. dans un même temps, la Suisse participe à l’élaboration d’une norme internationale en matière d’échange automatique. Commandée par le G20 en avril dernier au Global Forum, instance de l’OCDE chargée de l’harmonisation de la fiscalité au plan international, elle doit être sous toit en principe cette année encore.

L'Hebdo

Cette semaine
dans l'hebdo

ePAPER


Idées & débats

Réactions



Projecteurs

Le Forum des 100



Les rendez-vous du Forum



Nos Hors-séries

Voyages


Prix des lecteurs