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La «crise horlogère» de la banque

Mis en ligne le 09.11.2012 à 17:15

© Pierre Wazem



REFONDATION En plus de la disparition du secret bancaire, la place doit apprendre à jongler avec un durcissement marqué des règles, tout cela sur fond de déstabilisation de l’euro et de conjoncture en panne. Une heure décisive pour la finance...

REFONDATION En plus de la disparition du secret bancaire, la place doit apprendre à jongler avec un durcissement marqué des règles, tout cela sur fond de déstabilisation de l’euro et de conjoncture en panne. Une heure décisive pour la finance helvétique, qui cherche sa Swatch.

«Avez-vous vu notre nouveau salon?» Il en est très fier, ce banquier, du nouvel aménagement de son établissement situé au cœur de Genève. Mobilier chic et design de cuir et d’acier, dominantes de gris argent, le décor doit souligner la volonté de renouveau d’une maison de gestion de fortune fondé au XIXe siècle.
«Ce n’est pas facile de procéder à un tel changement», poursuit le jeune porteur d’une tradition familiale vieille de plusieurs générations, impeccablement vêtu de l’uniforme, costume sombre, chemise blanche et cravate bleue. «Si les nouveaux clients brésiliens nous félicitent de cette touche de modernisme, les anciens clients regrettent, quant à eux, les vieux meubles en bois et les tableaux de maîtres paysagistes du XIXe, et nous reprochent les frais engagés.»
A l’instar de ce discret établissement, la banque suisse est entre deux mondes. Un ancien, dont elle n’a pas fini de faire le deuil, et un moderne, qu’elle entrevoit sans toujours bien le distinguer et qui l’inquiète autant qu’il la fascine. La suppression du secret bancaire pour les questions fiscales dès mars 2009 a marqué le début d’une ère nouvelle. Et plus dur encore, elle ne place toujours pas facilement des mots sur la révolution en cours. Le terme est si opposé à ses valeurs.
Si elle s’exprime, c’est d’abord à visage masqué, à l’instar de ce banquier du bout du lac: «Nous traversons une crise comparable à celle de l’horlogerie dans les années 70. Les années qui se présentent à nous seront très dures, mais nous les surmonterons.» La fin de la vieille montre mécanique qui faisait la fierté des horlogers suisses a engendré la Swatch, puis les montres de luxe. Aussi, pourquoi n’en serait-il pas de même pour la banque? C’est le parallèle que tire Pierin Vincenz, directeur général du groupe Raiffeisen (lire son interview en page 6), et il est loin d’être le seul.
Le virage à prendre est sévère pour un secteur lancé depuis longtemps à pleine vitesse. Et comme l’illustre un autre banquier genevois, «ce virage, nous devons tous le négocier. Or, nous sommes au volant de Ferrari. L’art, c’est de savoir freiner juste quand il le faut. Mais ce n’est pas facile de décélérer tous ensemble. Il y a ceux qui ralentissent au dernier moment, espérant gagner quelques mètres sur leurs concurrents, quitte à mordre un peu sur le bord de la piste. Certains, en cherchant l’avantage trop loin, risquent la sortie de route. C’est ce qui est arrivé à Wegelin: son patron a cru qu’il pouvait foncer. Et il est parti tout droit dans le décor.»
La fermeture brutale de la banque saint-galloise le 2 février dernier a sonné le tocsin auprès d’une place financière qui peinait à prendre la mesure des changements en cours. La plus ancienne banque privée du pays, dont le patron Konrad Hummler défendait avec ardeur le secret bancaire, est tombée en quelques jours, après avoir été inculpée pour complicité d’évasion fiscale par le Département américain de la justice. Un avertissement compris par l’industrie.

Changer l’Histoire. L’arrêt de mort du secret bancaire pour les questions fiscales, le 13 mars 2009, a marqué la première étape de la transition en cours. Puis une avalanche de prescriptions s’est abattue sur le secteur bancaire, le plaçant devant une alternative simple: soit s’adapter, et donc accepter une douloureuse réduction de sa liberté pour garder l’accès aux marchés étrangers; soit refuser les changements et s’isoler du reste du monde. Avec maints grincements de dents, c’est la première solution qu’il tente de suivre.
Mais la tentation du refus, largement sous-jacente, se lit dans les propos parfois teintés de colère des nostalgiques du secret bancaire classique: le Conseil fédéral a cédé trop facilement aux pressions étrangères, il aurait dû se montrer plus ferme et exiger, en échange, une large ouverture aux marchés étrangers. Et, pensent nombre de banquiers, l’Histoire ne va pas forcément que dans un seul sens, elle peut encore changer son cours.
Cependant, l’une des conséquences de la fin du secret bancaire est une fermeture partielle de facto des marchés étrangers. L’ancien système permettait aux banques d’offrir leurs services pratiquement partout sur la planète, même en enfreignant les règles étrangères car il était pratiquement impossible aux gouvernements concernés de les en empêcher. Quelle autorité étrangère pouvait savoir que ce monsieur en costume-cravate descendant de son avion en provenance de Suisse était un gérant de fortune venu visiter son client? La transparence permise par le nouveau régime a mis un terme à cette liberté. Les frontières helvétiques se sont transformées en prison pour nombre de banquiers.
Aussi, le fait que la Suisse ne soit pas membre de l’Espace économique européen (EEE) l’exclut du cadre réglementaire continental. Impossible donc, pour une banque basée à Zurich, Bâle ou Genève, de distribuer activement des produits financiers ou des prestations de gestion à l’étranger à moins d’y avoir une coûteuse filiale. S’ils veulent voyager hors des frontières, les gérants suisses doivent obtenir l’agrément des autorités étrangères.

«Tsunami réglementaire fiscal». Les portes se referment précisément au moment où s’abat sur les banques un «tsunami réglementaire fiscal», comme l’a illustré l’avocat fiscaliste Xavier Oberson lors d’une conférence tenue en mai dernier à l’Université de Genève. Pour faire court, ce raz-de-marée, s’il n’est pas maîtrisé, risque de priver les banques suisses de pratiquement tous leurs accès aux marchés extérieurs, y compris dans le domaine déjà très organisé et réglementé de la gestion institutionnelle. Et de les isoler encore davantage.
La tempête est un déferlement de nouvelles règles résumées par une salade de sigles, la plupart en provenance de l’Union européenne. Pour répondre aux conséquences de la crise financière de 2007-2009 et mieux protéger les épargnants communautaires, Bruxelles réglemente tous azimuts et pour tous les pays membres, au moyen de textes qui s’appliquent même aux banques de pays tiers désireuses de mener des affaires dans l’UE. Les établissements suisses sont évidemment parmi les premiers visés.
Les hedge funds, les fonds de capital-investissement et tous les autres produits distribués aux seuls investisseurs qualifiés (professionnels ou très fortunés) étaient en vente quasiment libre? La directive AIFM (Alternative Investment Fund Managers) interdit dès le début 2012 toute distribution de fonds non gérés depuis un pays de l’UE ou dont la législation doit être reconnue comme équivalente par Bruxelles. Les pays tiers, dont la Suisse, ont jusqu’à la mi-2013 pour s’aligner.
Le même principe est appliqué aux fonds de placement et autres produits financiers destinés au grand public par la cinquième révision de la directive UCITS (Undertakings for Collective Investment in Transferable Securities) dite aussi OPCVM (Organismes de placement collectif en valeurs mobilières). Si le projet envisagé est définitivement adopté, les banques suisses rencontreront des difficultés considérables pour écouler leurs propres fonds de placement non gérés depuis un territoire de l’Union.
Pour faire face à ces durcissements qu’elle interprète comme des tentations protectionnistes de la part de son principal partenaire, la Suisse se hâte d’adapter sa loi sur les fonds collectifs de capitaux (LPCC), dont la version finale a été votée par le Conseil national en juin dernier. Objectif: se faire reconnaître comme juridiction équivalente par Bruxelles. Non sans y ajouter sa touche, des exigences réglementaires supplémentaires connues sous le sobriquet de «Swiss finish», qui fait enrager toujours plus de financiers.
Cela ne suffira pas. Bruxelles veut que les banques protègent mieux les intérêts de leurs clients. Pour les y contraindre, elle renforce sa directive Mifid (sur les instruments financiers). Enfin, le négoce des dérivés de gré à gré – et donc le marché des produits structurés, important pour les banques suisses – sera soumis à une directive ad hoc (EMIR). Pour y répondre, et permettre aux banques helvétiques de garder leurs clients européens, la Finma, le surveillant helvétique des banques, a renforcé son appareil de protection de la clientèle en février dernier et plaide pour l’instauration d’une loi sur les services financiers, jusqu’alors inexistante au niveau fédéral.
La cerise sur le gâteau est venue des Etats-Unis avec la trouvaille de l’IRS (Internal Revenue Service, le fisc fédéral) pour débusquer les avoirs non déclarés détenus à l’étranger par des Américains: le Fatca (Foreign Account Tax Compliance Act). Enfer administratif, cette réglementation contraint les banques à livrer à Washington les détails des avoirs et des revenus de leurs clients concernés. Un accord signé entre la Suisse et les Etats-Unis en juin dernier les dispense néanmoins de donner les noms des clients, sauf demande express.

Des réserves encore importantes. Cette grêle de nouvelles réglementations fait exploser les coûts d’exploitation des banques et entraîne des révisions douloureuses des modèles d’affaires. Chaque établissement doit apprendre en catastrophe à vivre avec l’incertitude du changement, ce qui signifie, pour la plupart, se concentrer sur leurs marchés les plus rentables. L’embauche de spécialistes en conformité réglementaire – essentiellement des juristes – est soutenue comme jamais.
«S’il n’y avait que ces durcissements, nous pourrions franchir cette étape sans trop de douleur. Mais il y a tout le reste», regrette un autre banquier genevois. Et tout le reste, c’est la crise de l’euro, qui déstabilise les changes, gonfle le franc suisse et réduit la valeur des placements en devises étrangères, et le ralentissement de la conjoncture, quand elle ne plonge pas dans la récession.
Les clients, désécurisés par un contexte réglementaire mouvant, limitent leurs apports de nouveaux fonds. Dans les banques, on redoute des sorties massives de fonds de l’ordre de 30% des masses sous gestion en raison de l’abandon du secret bancaire. Selon Herbert Hensle, un expert allemand du consultant international Capgemini, ces retraits pourraient atteindre 135 milliards de francs, soit 15% des avoirs détenus en Suisse par des non-résidents.
Depuis l’éclatement de la crise, les déposants réduisent leurs transactions et diminuent leurs achats de produits financiers pour leur préférer des placements jugés plus sûrs, principalement les bonnes vieilles obligations (sauf celles d’Europe du sud) et les fonds monétaires. Plus stables, plus sûrs, mais terriblement moins rémunérateurs pour les banques.
Aussi leur rentabilité a-t-elle fondu. Chez les gérants de fortune suisses, les coûts représentaient 83% du chiffre d’affaires en 2011 contre 81% en 2010, selon le consultant spécialisé Scorpio Partnership à Londres. C’est deux à trois points de pourcentage de plus que la moyenne des grandes banques de gestion internationales.
Inquiètes de la disparition de leur âge d’or, les banques font des économies. Elles suppriment des milliers de postes (lire en page 17), et en effaceront encore peut-être
20 000 ces prochaines années. Certaines, paniquées à la perspective de graves ennuis judiciaires aux Etats-Unis, dérapent franchement en transmettant des milliers de noms de leurs salariés au Département américain de la justice. Quitte à se mettre en infraction avec les règles juridiques helvétiques et à porter un coup fatal à la confiance que la clientèle étrangère peut encore accorder à la place financière.
La prochaine étape sera une vague de consolidation, où les établissements les plus modestes ou les moins focalisés sur une clientèle ou un marché seront contraints à la disparition. Une centaine de banques, soit une sur trois, sont condamnées à disparaître, prédit Zeno Staub, directeur général de Vontobel.
Mais face à la pression, les propriétaires des banques font de la résistance. Seules deux reprises majeures ont eu lieu depuis le début de l’année, abstraction faite du spectaculaire rachat de la banque Wegelin par le groupe Raiffeisen en janvier dernier: la banque bâloise Sarasin a été acquise par le groupe brésilien Jacob Safra en juillet, puis la zurichoise Julius Bär a avalé le private banking international de Merrill Lynch en août. «La vague d’acquisitions viendra, mais elle risque de se faire attendre encore quelques années, au vu des abondantes réserves financières encore disponibles», analyse un ancien banquier romand.

Résignation. Dans ce maelstrom de changements, est-il justifié d’ajouter une couche de complexité et de coûts supplémentaires pour sauver ce qui peut l’être du secret bancaire? Pas aux yeux de certains patrons. D’où les doutes qui s’expriment de façon larvée par plusieurs banquiers sur la solution Rubik (imposition à la source des clients étrangers) portée à bout de bras par l’ASB, leur association faîtière. Malgré les appels à l’unité lancés par Patrick Odier, président de l’ASB, le secteur demeure profondément divisé alors que le sujet sera soumis au peuple par référendum le 25 novembre prochain. Plusieurs établissements cantonaux, dont ceux de Lucerne et de Zoug, sont tentés de suivre l’exemple de Postfinance, renoncer.
Pire, «il y a une sorte de résignation face à la disparition définitive du secret bancaire pour les questions fiscales. Les gens ont baissé les bras», confie le patron d’une banque de gestion de fortune. Rubik, solution non seulement coûteuse (plus d’un million de francs pour une banque moyenne rien qu’en frais d’installation, sans les charges d’exploitation), mais aussi alambiquée et compliquée à mettre en œuvre, ne sera du reste jamais plus qu’un dénouement transitoire.
Les juristes le rappellent sans cesse, la formule ne dispense pas les clients de déclarer les avoirs lors d’une succession. Pour épargner cet écueil, les banques préconisent à leurs gros clients de transférer les avoirs dans des trusts ou des fondations, dont les produits sont taxés, mais dont les dépôts échappent à la fiscalité successorale. Cependant, la solution étant assez coûteuse, elle n’est pas proposée aux clients disposant de moins d’un à deux millions de fortune nette dans la banque.
Aussi, la principale vertu de Rubik est de «régler le passé» – réintégrer dans le circuit légal les fortunes non déclarées empilées durant des décennies – à moindre frais. La facture sera néanmoins salée pour les clients, qui seront imposés entre 19% et plus de 40%. Rubik pourrait donc entraîner le retrait de plusieurs milliards de francs de dépôts rien qu’au titre du paiement des impôts en retard. Il risque d’entraîner le départ «d’entre 30 et 50% de la clientèle des pays signataires de l’accord», redoute un banquier privé genevois (lire en page 16).

Manque de perspectives. Si la place financière suisse traverse sa crise horlogère, quelle sera la Swatch qui lui donnera un nouveau départ? Dans une étude commanditée par l’ASB et publiée en septembre 2011, le cabinet Boston Consulting Group (BCG) traçait cinq axes principaux de développement. La gestion de fortune doit rester le premier pilier avec des revenus cumulés de 29,8 milliards de francs à l’horizon 2015 (+3,3% par rapport à 2010), pour autant qu’elle sache s’adapter à un univers post-secret bancaire pour les affaires fiscales. Après la banque de guichet (clientèle privée et entreprises), deuxième pilier en importance avec des revenus de 28,9 milliards (+2% pour la clientèle privée, 3,5% pour les entreprises), vient la gestion institutionnelle, rapportant 7,8 milliards (+5,4%). La banque d’affaires ferme la marche avec des revenus cumulés de 2,2 milliards de francs (+6,6%) à l’horizon 2015.
Si les projections sont optimistes, le redressement s’annonce toutefois ardu. Hormis le fait de minimiser l’impact des nouvelles réglementations et de développer l’existant, l’étude de BCG ne dégage guère de perspectives nouvelles.
Sur le terrain, deux idées sont en cours de test, sans que les résultats soient convaincants. La finance durable, qui rassemble un large consensus sur les valeurs éthiques qu’elle véhicule mais peine à attirer des investissements. Les produits structurés (lire en page 22) inscrivent la Suisse parmi les places les plus actives en matière d’innovation financière, mais ne se relèvent pas des suites de la crise de 2008. Timides, les investisseurs? Oui, et de plus ils sont devenus très méfiants. Des années seront nécessaires pour leur rendre l’envie de partir de nouveau à l’aventure.
Les banquiers doivent non seulement apprendre à changer très vite dans un monde qui restera instable longtemps, mais, plus dur encore, ils devront aussi faire preuve de patience. Le retour des coquets bénéfices d’antan risque de se faire attendre longtemps.

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