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François Jullien: S’ouvrir à une «seconde vie»

Mis en ligne le 03.02.2017 à 05:54
RENCONTRE  Le philosophe, helléniste et sinologue François Jullien à Paris, où il vit et travaille.

RENCONTRE Le philosophe, helléniste et sinologue François Jullien à Paris, où il vit et travaille.

© Lea Crespi / Pasco



Julien Burri

Interview. Visite à Paris chez le philosophe François Jullien, qui publie un essai magnifique, invitant à continuer de vivre avec ambition.

Son bureau se trouve au sommet d’un escalier de bois. L’immeuble a été décrit par Balzac dans Le père Goriot. Ici, pas d’ordinateur ni de téléphone. Penser la modernité impose parfois de se tenir à l’écart. Sur les rayonnages, des livres en grec, en chinois, en français. C’est ici que François Jullien rédige ses essais, à la main.

Le dernier, Une seconde vie, paraît chez Grasset. Il pose une question rarement prise en charge par la philosophie: comment penser le vivre? «Quand on avance dans la vie, il est une question qu’on ne peut plus, peu à peu, ne pas se poser: pourquoi est-ce que je continue à vivre?»

Pour le dernier numéro de L’Hebdo, nous avons souhaité donner la parole à un auteur lucide, à la pensée généreuse et stimulante, qui invite à «commencer véritablement d’exister».

Que vous évoque la fermeture brutale d’un titre de presse comme «L’Hebdo»?

C’est le signe d’un changement global et continu, inaudible. On assiste à un repli de l’espace de pensée qui ne soit pas d’emblée annexée à du commerce, de l’idéologique ou du divertissement. Il va de pair avec un repli identitaire dans toute l’Europe. Ce qui est en jeu, c’est l’intelligence des Lumières.

Comment résister?

Pleurer est inutile, prêcher aussi. Il faut exploiter ce que j’entends par ressources, et d’abord en tant que ressources intellectuelles. Continuer d’écrire. Je suis démocrate, je pense que les gens ne sont pas plus stupides qu’avant. Une presse exigeante peut survivre aujourd’hui en Europe, sans faire de compromis, mais en cherchant à se rendre intelligible. Il faut rouvrir des possibles de la pensée. Retrouver l’initiative. Ne pas être contraint et passif. Chaque époque a sa résistance propre.

On vit dans l’instantané. L’ère du tweet va à l’encontre de l’analyse et du format «long»…

C’est l’idée facile qui veut que tout va plus vite aujourd’hui, et qu’il faut épouser cette accélération. Mais on ne distingue plus ce qu’il y a sous le pelliculaire de l’événement superficiel. Ce hâtif est, pour une part, fictif. Derrière, il y a une maturation lente, une transformation silencieuse, que l’on ne voit pas. Ce sont elles qui constituent notre expérience. Il faut se mettre en retrait, se dégager, pour pouvoir décanter son expérience, donner de la consistance à notre présent. C’est la notion de «seconde vie», que je développe dans mon dernier livre.

Qu’est-ce que le concept de «seconde vie»?

Ce n’est pas une question d’âge. On peut commencer très tôt, ou très tard, cette «seconde vie». C’est ce que j’appelle la lucidité. On peut prendre appui là-dessus pour réformer son existence, par la possibilité de revenir, de réfléchir sur notre passé. Lorsqu’on entre dans la vie, on croit choisir.

En réalité, on ne choisit guère, on est conduit, induit. Ce n’est que progressivement, et rétrospectivement, qu’une possibilité de choix commence à émerger. La liberté se dégage, s’ouvre par écart avec notre passé. Quelque chose comme une marge d’initiation, progressivement, apparaît.

C’est une autre vérité, qui ne surgit pas dans l’immédiat, mais qu’il faut approcher dans la durée?

Nous sommes incapables, gourds et maladroits à penser le temps long de l’expérience. On n’en a pas suffisamment eu les outils en philosophie. On a seulement considéré un type de vérité, démontrée dans l’instant.

Un autre type de vérité a été laissé de côté. Ce dernier procède de transformations silencieuses, d’un avancement de la vie, d’un déroulement du temps. C’est quelque chose qui se capitalise, qui s’inscrit en soi sans qu’on le sache, à son insu. Et qui fait que quelque chose peut se décanter, et progressivement se décaler dans la vie. Cette expérience accumulée dans le temps long peut se remobiliser pour commencer de s’extraire des limites qui nous sont imparties.

L’Occident ne sait pas penser la durée lente?

La littérature l’a fait, la philosophie non. La philosophie grecque a pensé les concepts d’«être», d’«identité», d’«abstrait»… Mais elle a laissé échapper une autre ressource possible de vérité, celle qui découle du vécu de l’expérience, avec sa double modalité de singulier et d’ambigu. Comment penser notre propre expérience, singulière et ambiguë? Si on ne fait pas cet effort en philosophie, alors on laisse le terrain au marché du bonheur qui encombre les librairies.

A l’heure de la postvérité d’un Donald Trump, le temps long de la réflexion ne doit pas céder le terrain. Comment en est-on arrivés là?

Il y a une paresse intellectuelle, un fléchissement. On a perdu une exigence. A partir de quoi toutes les revendications idéologiques sont possibles. C’est contre cela que je fais appel à une exigence d’argumentation et de conviction. Celle qu’a développée la philosophie depuis les Grecs, fondateurs de la démocratie.

On confond souvent information et analyse…

La fonction médiatique en général a pour effet d’enrober l’actualité, de l’enfermer dans une sorte de «happening» continu, et d’alimenter une scène du désir en quête d’audimat. C’est là que le sens critique, le jugement réfléchi se perdent.

Lire est essentiel. Pourquoi faut-il aussi relire?

Aujourd’hui, je crains qu’on ne lise plus qu’en zappant, hâtivement, sans prendre le temps de la lecture. On a en tête qu’une lecture permet de s’informer, qu’on capte l’information sans jamais s’acculer à la réflexion ni se mettre en danger de penser. La relecture, ce n’est pas une répétition, donc un enlisement. C’est une reprise. La relecture ne répète pas la première lecture: elle redéploie le texte. C’est une lecture qui, parce que décantée, est plus radicale.

Comment «reprendre» sa vie? Avez-vous un exemple concret?

Pensez aux vacances. On part en vacances pour introduire un laps de temps intermédiaire, pour intercaler, ouvrir un espacement, avant de pouvoir ressaisir, reprendre ce qu’on fait d’ordinaire. Il faut fonctionner par prise et déprise. C’est ce qui permet de retrouver de l’initiative, de remettre du jeu. Une façon de se réengager dans la vie de façon plus juste, plus discernée, plus libre…

Vous parlez aussi du couple et de l’amour. Si on peut s’ouvrir à une «seconde vie», on peut aussi vivre un «second amour» avec la même personne?

Je suis fatigué d’une fadaise qui veut qu’il y aurait l’embrasement de l’amour, la passion, et puis qu’on en viendrait après à un désir amorti, résigné, au point qu’on se tolérerait l’un l’autre, et que chacun retrouverait sa liberté. En refusant ce schéma faux, d’un Amour qui s’enflamme et dont il ne restera plus que des braises, un «second amour» est possible. Pour cela, il faut penser l’intime. Il suffit de ne plus faire de l’autre l’objet d’un «je t’aime», mais lui reconnaître un statut de sujet, le voir comme un Autre véritable que l’on peut continuer de rencontrer, encore et encore.

Dans une intimité inépuisable, qui s’ouvre à l’infini. 

 


PROFIL

François Jullien

Intellectuel français né en 1951, il a étudié la philosophie grecque et la pensée chinoise, qu’il ne cesse de mettre en rapport dans ses essais. Titulaire de la chaire sur l’altérité au Collège d’études mondiales de la Fondation Maison des sciences de l’homme, à Paris, c’est l’un des penseurs contemporains les plus traduits dans le monde (il est publié dans 25 pays).


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