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Les nouveaux totems du skyline new-yorkais

Mis en ligne le 01.02.2017 à 21:00

Philippe Meier

Au 56 de la Leonard Street, à la croisée du Midpacking et de Financial District, les architectes suisses Jacques Herzog et Pierre de Meuron achèvent un bâtiment de logements dont la silhouette étrange émerge radicalement et énergiquement du tissu urbain. 

A la manière d’un empilement de boîtes, comme sorties d’un jeu d’enfants, chaque logement construit le volume – ou le déconstruit selon le point de vue – et s’oriente sur des vues de plus en plus impressionnantes, celles qu’offre la situation presque en pointe de la ville et qui s’intensifient à mesure que l’on monte dans les étages. Le principe n’est pas nouveau pour le duo bâlois qui, de l’Actelion busyness center à Aalchwil au Vitrahaus de Weil-am-Rhein, ont pu expérimenter la composition par agrégation tridimensionnelle, cependant dans des proportions plus modestes que celles appliquées dans ce sud new-yorkais.

Ici, au cœur de Tribeca, pas d’intégration au milieu environnant, comme ils ont pu le postuler à une époque, mais une opposition de matière et de forme. Face à la brique et à la pierre qui fondent la nature morphologique de cet ancien quartier industriel devenu chic et branché depuis les années nonante, l’assemblage décalé de verre et de béton semble venu d’ailleurs. La verticalité impressionne d’autant plus lorsqu’on s’éloigne et qu’on la perçoit en rapport avec le skyline de la cité. Les new-yorkais rencontrés s’interrogent sur cet objet et, de manière générale, ne lui vouent pas une grande admiration.

S’agit-il d’un malheureux télescopage? Les lauréats du Pritzker 2001 auraient-ils ignoré le contexte?

En partie oui. Mais ce serait faire injure aux concepteurs, d’imaginer que la pensée manhatannienne était absente de leur démarche. En effet, si l’on se réfère aux propos théoriques de Rem Koolhaas, dans son livre New York Delire, une des définitions du mahnatannisme implique une volumétrie de gratte-ciel avec des formes qui s’affinent en s’élevant. Parmi les travaux qui en font la démonstration, le néerlandais cite les incroyables dessins au fusain d’Hugh Ferriss (1899-1962). Cet architecte, formé au diapason de l’enseignement « Beaux-Ats » dans sa ville natale de Saint-Louis, s’est ensuite déplacé à New York et s’est rapidement orienté vers une carrière de delineator, soit un perspectiviste qui se met aux services de confrères. Dès 1922, il a contribué par son talent d’illustrateur à la mise en place des nouvelles règles devant définir la volumétrie des gratte-ciel sous la direction d’Harvey Wiley Corbett (1873-1954), l’architecte théoricien des années trente qui s’intéressa à l’interprétation de la législation en cours à l’époque. Ces magnifiques vues d’un New York qui annoncent la sombre Gotham City de Kane et Finger, évoquent, sous le crayon de Ferriss, des paysages verticaux, que Koohlaas a appelé les « montagnes ferrissiennes ». 

Les questions abordées par ce dernier sur les origines conceptuelles et formelles de la « Big Apple » s’appliquaient plus à l’îlot classique, celui entre avenues et rues, qu’aux quartiers comme Greenwich Village ou Tribeca. En quoi Herzog & de Meuron ont-ils partiellement transféré un modèle ferrissien? Sans citer cette référence, les architectes font allusion, dans leur texte de présentation, à l’attention qu’ils ont portée au dessin du pied et du sommet de la tour. C’est effectivement à ces intersections de la coupe générale que se nichent les quelques éléments qui peuvent faire penser que le projet joue habilement avec son contexte. L’épaississement de la base de l’édifice se sert du thème de cette agrégation des volumes aléatoires que sont les appartements pour la raccorder à l’urbain, sans perdre la vison du tout. De même les penthouse des derniers niveaux parachèvent le sommet en déhanchant et affinant la silhouette pour la mettre en rapport avec le ciel. Deux subtiles allusions qui ne doivent pas faire oublier que la proportion du gratte-ciel est ici d’une finesse remarquable, en complète dichotomie visuelle avec les proportions de ses prédécesseurs. 

Le second intérêt du projet est son positionnement clairement antinomique par rapport aux volumes prismatiques – anonymes et ennuyeux, selon les théoriciens des années soixante comme Robert Venturi –, comme le furent les tours de bureaux de l’International style dont certains projets de logements verticaux reprirent le caractère puriste. A l’angle de la Leonard Street et de Church Street, la volonté de marquer chaque unité de vie, comme des villas portées aux nues du ciel new yorkais, renvoie à un autre théorème dévoilé par New York Delirious, le « Théorème de 1909 », incroyable manifeste du début du vingtième siècle représentant une partie de structure abstraite avec une maison différente à chacun des étages d’un gratte-ciel imaginaire. De cette vision prémonitoire, Koolhaas en a tiré des leçons pour l’architecture contemporaine. Au 56 de la Leonard Street, à la croisée du Midpacking et de Financial District, Herzog & de Meuron tentent d’en réinterpréter une énième et peut-être ultime variation.

Post scriptum

Du latin « après ce qui a été écrit ». Ce bref ajout, en forme d’épitaphe, se veut être une conclusion imposée par une raison qui surpasse la question culturelle de l’espace architectural que j’ai abordée dans cet espace numérique. Le thème des « totems » développé ci-dessus avait en gestation quelques avatars qui devaient expliquer la mutation du skyline new yorkais (« One World Trade Center », « 432 Park Avenue » ou « 8 Spruce Street ») : ils feront peut-être partie de ces inachevés qui ont alimenté ma précédente contribution. Celle d’aujourd’hui termine un cycle de plus de deux ans que l’Hebdo m’a permis de développer, comme il a su également donner à chacun de ses blogueurs un espace de réflexion et de débat qui ont fabriqué une pensée indigène, propre à la région occidentale de notre petit pays. Pour tout cela, je ne peux que remercier ses rédacteurs pour leur curiosité et leur ouverture d’esprit, caractéristiques principales de la démarche de cet hebdomadaire plus que trentenaire. Je tiens aussi à envoyer un message de sympathie à tous les lecteurs qui m’ont fait savoir leur intérêt pour mes modestes propos. La parole a été coupée par la force implacable d’une économie de marché qui régit notre monde occidental. 

Dont acte.

Puissent ces brefs « architextes » perdurer encore quelque temps dans les méandres de la toile, dussent-ils se transformer en « paroles dans le vide ». Puisse la question de la présence intelligente du domaine bâti, quand elle est avérée, nourrir encore un peu un débat qui, par définition – ou par conviction –, sous-tend à une idée de pérennité, au cœur d’une société qui tend vers un dessein d’immatérialité.


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